La petite fille et le "blanc-manger" ¹ de coco
Les nouveaux voisins finissaient d’arriver au quartier des Grâces et de suite attiraient l’attention de tous. Ils venaient de Rio de Janeiro apportant dans leur bagage un accent très amusant appuyant sur les "r" et les "s", et encore par-dessus, des traits libanais dans leurs visages qui les rendaient spéciaux. Seu Jorge, le mari, était grand et maigre, avec des manières éduquées, cheveux noirs et crépus, il était toujours affectueux et distribuait des sourires à tous ceux qu’il rencontrait. Dona Terezinha, la mère, était bien grosse, le visage rond avec une belle peau, aimable et souriante, elle faisait envie avec cette paire d'yeux plus verts que la mer un jour de soleil. Ses cheveux, elle les portait toujours pris dans un chignon sur le dessus de la tête, ce qui donnait à son visage, un aspect propre et sain. Sheila était celle qui avait eu le plus les traits arabes dans un nez prononcé et bien fait, dans ses yeux très grands et noirs comme la couleur de ses cheveux abondants et bouclés, attachés dans une longue et abondante queue de cheval. Elisabeth, "Beth", la sœur la plus âgée, avait eu une fièvre quand elle était bébé qui lui avait fait tomber pour toujours ses cheveux, ses cils et ses sourcils. Elle utilisait, alors, de jolis chapeaux qui lui cachaient sa calvitie. C’était pour cela que Sheila aussi portait d’une manière ostentatoire des chapeaux identiques quand elle sortait avec sa sœur, la mère expliquait que c’était par solidarité. Jorginho, le cadet, avait les mêmes traits que son père et remerciait Dieu d’être né homme et de ne pas avoir à utiliser de chapeaux.
Cela donne à imaginer, avec toutes ses particularités, la curiosité que cette famille attirait dans ce petit quartier d’ouvriers. Ils arrivèrent à spéculer sur la possibilité que Monsieur Jorge eut été pilote d’avion !
Bien, mais c’était une de ses ces après-midi chaudes de l’été et la petite fille du quartier sentait ses pieds déchaussés brûler sur le ciment de la chaussée.
- Sheila, tu ne viens pas jouer ? Cria-t-elle à la porte de la maison de sa voisine, pendant qu’elle sautait d’un pied sur l’autre, alternant au contact de la chaleur du sol. Ses yeux avaient eu encore le temps de se fixer sur un pied de genêt chargé de fleurs jaunes exhalant un doux parfum.
- Entre, je viens.
La fillette entra. Elle sentit la fraîcheur du sol, elle aima la verdure éparpillée dans les vases.
Dona Teresinha était debout à côté de la table dans l’office et servait un "blanc-manger" de coco à ses enfants.
- Assieds-toi, ma belle et mange un morceau avec nous !
La petite fille se rappela que sa mère lui avait enseigné à ne rien accepter dans la maison des autres et aussi de ne pas oublier de remercier.
- Non, Dona Teresinha, merci, mais je n’en veux pas.
La femme insista, mais, devant l’impérieux et bien élevé refus, il semblait que l’épisode du blanc-manger était clos.
Un autre jour, après son arrivée de l’école, la fillette ne déjeuna pas tout de suite et se plaignit d’avoir sommeil. Dona Silvia trouva étrange cette heure de dormir inhabituelle chez sa fille.
Quelques deux heures après, sa mère entend ses cris et courre à la chambre de la fillette. Elle la trouve les yeux écarquillés et avec son petit doigt pointé vers la fenêtre :
- Là, mère, de l’autre côté de l’avenue ! Regarde un grillon vert emportant ma patinette !
Elle était effrayée. Dans son cauchemar, elle voyait un grillon énorme, plus grand que son père, et qui de temps en temps se tournait pour rire d’elle, méchamment, la provocant avec des rires bestiaux, exhibant des dents blanches et larges…. les ailes pendaient comme les manches d’un frac très vert et empesé. Ses pattes, elles, il les tenait sur le guidon, ses pieds avançaient à cloche-pied donnant l’impulsion pour la vitesse de la patinette… bien qu’il fuît rapidement, jamais il ne disparaissait de son cauchemar. Il restait ici à la défier : - Viens me prendre !!!
Dona Silvia se jeta sur la petite fille :
- Il n’y a aucun grillon, fille, réveille-toi, c’est un cauchemar !
Le grillon disparut seulement quand la fillette entendit sa mère criant au mur de la voisine, demandant une branche de menthe pour faire une infusion que la petite fille prit avec des raclures de corne de cerf grillé au feu. Cette corne était gardée sur le côté du centre de l’avant-toit du toit qui couvrait la cabane où il y avait la pompe à piston manuelle pour tirer l’eau du puits.
La nouvelle de la fièvre de la fillette se propagea dans le quartier, comme une traînée de poudre.
Le père José Luis vint lui apporter une bénédiction spéciale.
- Viens ici, fille ! Je vais faire sortir ce petit "saci" ² en bondissant tout de suite, tout de suite de l’intérieur de toi.
Dona Silvia trouva à demi étrange le père mentionner le "saci", mais qui oserait questionner le curé, n’est-ce pas ?
Comme les autres voisins, Dona Teresinha aussi vint rendre visite à la petite malade, mais, au lieu d’apporter des biscuits ou des fruits comme de coutume, elle lui apporta un énorme et appétissant blanc-manger de coco :
- Elle en vit à la maison et ne voulut pas en manger, Dona Silvia ! Alors je me suis demandé si ce ne serait pas à cause du "bicha"³, cette maladie de la fillette.
On ne reconnaissait plus la malade. Elle, qui il y a quelques jours n’en avait pas mangé, demanda un grand morceau du blanc manger à sa mère et le dévora en peu de secondes. La même nuit elle était là jouant à " Passer l’anneau"4 sur le chemin pavé de sa maison.
Jamais plus elle n’aurait de fièvre, la petite fille du quartier, mais elle n’oublierait jamais l’image de ce grillon horrible tentant d’emporter sa patinette.
Cela donne à imaginer, avec toutes ses particularités, la curiosité que cette famille attirait dans ce petit quartier d’ouvriers. Ils arrivèrent à spéculer sur la possibilité que Monsieur Jorge eut été pilote d’avion !
Bien, mais c’était une de ses ces après-midi chaudes de l’été et la petite fille du quartier sentait ses pieds déchaussés brûler sur le ciment de la chaussée.
- Sheila, tu ne viens pas jouer ? Cria-t-elle à la porte de la maison de sa voisine, pendant qu’elle sautait d’un pied sur l’autre, alternant au contact de la chaleur du sol. Ses yeux avaient eu encore le temps de se fixer sur un pied de genêt chargé de fleurs jaunes exhalant un doux parfum.
- Entre, je viens.
La fillette entra. Elle sentit la fraîcheur du sol, elle aima la verdure éparpillée dans les vases.
Dona Teresinha était debout à côté de la table dans l’office et servait un "blanc-manger" de coco à ses enfants.
- Assieds-toi, ma belle et mange un morceau avec nous !
La petite fille se rappela que sa mère lui avait enseigné à ne rien accepter dans la maison des autres et aussi de ne pas oublier de remercier.
- Non, Dona Teresinha, merci, mais je n’en veux pas.
La femme insista, mais, devant l’impérieux et bien élevé refus, il semblait que l’épisode du blanc-manger était clos.
Un autre jour, après son arrivée de l’école, la fillette ne déjeuna pas tout de suite et se plaignit d’avoir sommeil. Dona Silvia trouva étrange cette heure de dormir inhabituelle chez sa fille.
Quelques deux heures après, sa mère entend ses cris et courre à la chambre de la fillette. Elle la trouve les yeux écarquillés et avec son petit doigt pointé vers la fenêtre :
- Là, mère, de l’autre côté de l’avenue ! Regarde un grillon vert emportant ma patinette !
Elle était effrayée. Dans son cauchemar, elle voyait un grillon énorme, plus grand que son père, et qui de temps en temps se tournait pour rire d’elle, méchamment, la provocant avec des rires bestiaux, exhibant des dents blanches et larges…. les ailes pendaient comme les manches d’un frac très vert et empesé. Ses pattes, elles, il les tenait sur le guidon, ses pieds avançaient à cloche-pied donnant l’impulsion pour la vitesse de la patinette… bien qu’il fuît rapidement, jamais il ne disparaissait de son cauchemar. Il restait ici à la défier : - Viens me prendre !!!
Dona Silvia se jeta sur la petite fille :
- Il n’y a aucun grillon, fille, réveille-toi, c’est un cauchemar !
Le grillon disparut seulement quand la fillette entendit sa mère criant au mur de la voisine, demandant une branche de menthe pour faire une infusion que la petite fille prit avec des raclures de corne de cerf grillé au feu. Cette corne était gardée sur le côté du centre de l’avant-toit du toit qui couvrait la cabane où il y avait la pompe à piston manuelle pour tirer l’eau du puits.
La nouvelle de la fièvre de la fillette se propagea dans le quartier, comme une traînée de poudre.
Le père José Luis vint lui apporter une bénédiction spéciale.
- Viens ici, fille ! Je vais faire sortir ce petit "saci" ² en bondissant tout de suite, tout de suite de l’intérieur de toi.
Dona Silvia trouva à demi étrange le père mentionner le "saci", mais qui oserait questionner le curé, n’est-ce pas ?
Comme les autres voisins, Dona Teresinha aussi vint rendre visite à la petite malade, mais, au lieu d’apporter des biscuits ou des fruits comme de coutume, elle lui apporta un énorme et appétissant blanc-manger de coco :
- Elle en vit à la maison et ne voulut pas en manger, Dona Silvia ! Alors je me suis demandé si ce ne serait pas à cause du "bicha"³, cette maladie de la fillette.
On ne reconnaissait plus la malade. Elle, qui il y a quelques jours n’en avait pas mangé, demanda un grand morceau du blanc manger à sa mère et le dévora en peu de secondes. La même nuit elle était là jouant à " Passer l’anneau"4 sur le chemin pavé de sa maison.
Jamais plus elle n’aurait de fièvre, la petite fille du quartier, mais elle n’oublierait jamais l’image de ce grillon horrible tentant d’emporter sa patinette.
¹ Dessert appelé : blanc-manger en France et manjar branco au Brésil. Celui de ce récit est fait avec du lait de coco
² Saci : entité représentée par un petit noir avec seulement une jambe et un bonnet pointu rouge
³ Bicha : nom populaire d’un ver intestinal. Selon une ancienne croyance brésilienne quand un enfant a ce ver dans le ventre il ne peut pas voir une chose qu’il aimerait manger, comme un dessert ou une nourriture différente, et ne pas les manger sans être malade.
4 C’est un jeu. Les enfants sont assis avec les mains jointes comme pour la prière. L’un d’entre eux s’éloigne, tourne le dos au groupe et ferme les yeux. Un autre cache entre ses mains jointes un anneau. Il s’approche de chaque enfant et lentement glisse ses mains entre les mains de l’enfant. Mentalement il choisit un enfant dans les mains duquel il laisse tomber l’anneau. L’enfant qui s’était éloigné revient alors et essaie de deviner où est l’anneau. S’il trouve c’est au tour de celui qui avait l’anneau de s’éloigner et de fermer les yeux. S’il ne trouve pas il devra de nouveau s’éloigner mais avant il aura un gage : chanter, danser, réciter une poésie, etc…

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