quarta-feira, 1 de agosto de 2018

La petite fille et son jardin.
Le matin d’automne dessinait un ciel bleu presque indigo avec des nuages légers et blancs qui jouaient à la vitesse d’une brise fraîche faisant et défaisant des dessins magiques sur l’écran de l’infini. Les personnages défilaient sous le regard ébahi et sérieux de la petite fille. Ses parents lui avaient enseigné le jeu de deviner les nuages et elle adorait s’abandonner à ce monde imaginaire.
Pour elle, ce jardin était son monde. Elle observait près des taquaras¹ vieilles et fatiguées, effondrées sous le poids des plantes grimpantes qui explosaient en fleurs bleues parfumées avant de devenir des grappes de petits fruits rouges. Personne ne saurait depuis combien de temps elles faisaient parti des jardins comme de véritables clôtures vivantes toujours accumulées sur de vieux pieux. La fillette savait seulement que ce mur vivant et coloré séparait son jardin des autres jardins, faisant de lui une part d’elle-même.
Ce fut à côté de la clôture, en dessous d’une treille de raisins blancs rapportée du Portugal par ses grands-parents paternels, qu’elle avait appris à cuisiner dans des boites vides de sauce tomate. C’était un de ses jeux préférés, même si, à ses dépens, la petite fille perçut que le feu brûle pour de vrai, quand avec un pied déchaussé, elle tenta d’éteindre les petites braises sur les cendres de son petit fourneau de quatre briques.
Mais c’était en haut de son pied de goyavier qu’elle espionnait le monde. Ce qu’elle ne faisait pas c’était de se mélanger aux poules élevées en liberté, car elle avait peur du coq blanc qui s’obstinait à courir après elle de temps en temps. C’était un défenseur héroïque de ses poulettes.
La fillette aimait aussi quand, tout en jouant, elle pouvait voir sa mère, là dans le jardin, s’agitant avec les vêtements au réservoir, derrière le mur des toilettes, qui à cette époque, étaient en dehors de la maison et à côté de la porte de la cuisine. Comme c’était bon de la voir le ventre mouillé, frottant le linge, en chantant frénétiquement au rythme des va-et-vient sur la partie ondulée du lavoir, soufflant sur ces cheveux qui s’entêtaient à tomber sur ses yeux, jolie, comme la pièce la plus importante qui complétait son âme et son jardin. Rien de mauvais ne pourrait lui arriver dans ces moments magiques.
Mais… en cette même après-midi, sa mère sortit par la porte de la cuisine, essuyant sur sa propre jupe, ses mains mal lavées de la saleté du fourneau, encore au charbon, habitude qui laissait toujours des marques obscures des deux côtés des vêtements qu’elle utilisait à la maison. Pendant que la petite fille l’observait, elle se dirigea vers le réservoir et :
- Fille, va voir ce que ton frère est entrain de faire derrière la maison, pendant que je tords les vêtements.
Son frère Leley, était de quatre ans plus jeune qu’elle et, pour cela même, ce ne serait pas la première fois que la fillette aiderait sa mère dans la tâche de surveiller son frère. Leley était vêtu seulement d’une chemisette sans col et sans manches et de sandales en cuir marron. La petite fille frissonna quand elle le vit à moitié nu, assis sur ce sol de mousses vertes et humides.
- Qu’est-ce que tu es en train de faire bien tranquille ici, hein ? Mèèèreee, viens voir ce que Jocerley est en train d’ingérer !
Dona Silvia de nouveau s’essuya les mains à sa robe déjà mouillée et sale et vint à la hâte voir ce qui était arrivé.
Jocerley souriait, et du coin de sa bouche, glissait un jus gros et rouge.
- C’est du sang ! Cria Dona Silvia. Dieu du Ciel, mon fils doit avoir manger une "Gillette" ² ! Sa bouche est pleine de sang !
Le petit cœur de la fillette battait si fort qu’il paraissait lui secouer son petit corps. Son petit frère ne pouvait pas mourir.
Les voisines commençaient à apparaître. L’une criait à l’autre, l’avisant de l’événement. Elles tentaient en vain, de crier des paroles de calme à Dona Silvia.
Mais elle n’avait pas écouté, déjà elle était dans la rue avec Leley à son cou et notre petite fille tirée par la main. Elle avait laissé la maison ouverte et était sortie en direction du champ de jute, un terrain couvert de mauvaises herbes coupées par des chemins étroits ouverts par les ouvriers pour arriver à la fabrique. Ce même chemin écourtait l’accès au centre de la ville, et c’était par-là que mère et fille étaient allées pour sauver l’enfant.
Pendant qu’elles traversaient le champ, la mère qui était pressée d’arriver chez le docteur, pensa que ses tongues l’embarrassaient et elle les retira dans le champ. Elle se dirigea, alors, déchaussée, presque en courant, traînant sa fille par la main et secouant l’enfant à son cou qui continuait à cracher et vomir rouge.
Il paraissait que jamais ils n’arriveraient chez le Docteur Nélson, l’unique pédiatre de la ville. Jusqu’à ce qu’elle aperçut le cabinet. Elle entra sans parler à la secrétaire, et alla directement taper à la porte de la salle de consultation.
- Docteur ! Hurla-t-elle. Mon fils a ingéré une "Gillette" au secours, s’il vous plait !
Les mères qui attendaient d’être reçues la regardaient avec épouvante et peine. La secrétaire courut à sa rencontre.
- Dona Silvia, camez-vous ! Le docteur va déjà vous recevoir.
Elle ne sait pas comment le docteur a terminé de recevoir qui était là avec lui. Elle sait que ce fut le plus rapide possible, après ses cris.
- S’il vous plait, Dona Silvia, qu’est-ce que c’est ? Mesdames, je vais recevoir cette dame dont le cas paraît assez grave.
Les autres mères donnèrent leurs assentiments d’un signe de la tête et Dona Silvia fut reçue à l’intérieur du cabinet.
- Mon fils a mangé une "Gillette", répétait-elle en pleurant. Regardez tout le sang dans sa bouche !
Le médecin allongea Leley sur la table de consultation. La petite fille s’approcha appuyant ses petites mains sur le drap blanc. Elle voulait voir le médecin sauver son petit frère.
Le docteur Nélson prit une spatule, ouvrit la bouche de l’enfant, et très irrité, en colère même, s’adressa à la mère.
- Qu’est-ce que vous étiez en train de faire que vous n’avez pas vu votre fils ingérer ceci ?
Jocerley vomit quelques petits morceaux rouges que le médecin examina avec attention.
- Votre fils a mastiqué une plante, Madame. Vous n’auriez par hasard, dans votre maison, une plante avec des graines rouges ?
Dona Silvia respira profondément, et à demi honteuse :
- Ah ! Cette plante grimpante de la clôture ! C’est vrai, elle donne des petites fleurs bleues et des petites grappes rouges !!
- Alors c’est cela ! Il a mangé les petits fruits ! C’est une chance qu’ils ne doivent pas être toxiques ! Si vous aviez eu un peu plus de bon sens et de calme, vous auriez vous-même constaté cela de visu. Vous devez mieux prendre soin de vos enfants, n’est-ce pas mère ?
Dona Silvia, quand elle était contrainte, n’arrivait presque pas à parler et les yeux baissés, elle dit :
- Docteur Nélson, je n’ai pas pris d’argent quand je suis sortie en courant, et maintenant je ne peux pas vous payer. Je vais faire comment ?
- Ne vous préoccupez pas, Simões³ passe après ici et me règle.
- Merci, docteur, à bientôt.
Le médecin poussa presque Dona Silvia hors du cabinet, peut-être voulant se libérer de ce personnage triste, déplacé et déchaussé.
Déjà dans la rue, la mère de la petite fille était honteuse mais heureuse de savoir que son fils n’avait ingéré aucune "Gillette". Elle se sentait une forte volonté de sauter, chanter, embrasser tout le monde…
- Tu as vu, fille, Leley n’a pas mangé de "Gillette" ! C’est la plante de la clôture avec des petites boules rouges!
La fillette avait déjà tout entendu dans le cabinet et avait déjà compris qu’elle pouvait sourire. Elle n’avait pas honte du scandale de sa mère. Elle sentait, oui, que c’était une très grande chose qu’elle ne savait expliquer, elle savait seulement que c’était trop bien d’avoir une mère comme celle-là.
Du cabinet jusqu’au Tribunal où son mari travaillait c’était à deux pas, seulement descendre la rue Visconde do Rio Branco. La femme voulait voir son mari, lui raconter tout.
- Psitt !, leur dit le gardien de la porte principale. Madame ne peut pas entrer.
- Je veux voir Zinho ? C’était ainsi qu’elle avait surnommé affectueusement son mari.
- Ici il ne travaille aucun Zinho. Et le gardien prononça Zinho avec ironie et moquerie, regardant de bas en haut, la figure 4 de la femme et des enfants arrêtés en face de lui.
- S’il y en a un, mon Zinho, en tendant le cou dans le Tribunal.
- Mais quel est son nom complet, Madame ?
- C’est Zé Simões, officier de justice.
Le gardien écarquilla les yeux :
- Madame est la femme de Simões ? Bien je pense que Madame s’est trompée, mais je vais l’appeler. Attendez un instant, s’il vous plait.
Peu de temps après, Seu Simões apparut descendant les escaliers comme un fou.
- Silvia, qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-il arrivé ? Regarde dans quel état tu es ! Sale, déchaussée, les cheveux défaits… Le petit dévêtu, notre fille déchaussée aussi, qu’est-ce qu’il est arrivé ? Vous allez bien ?
- Tu dois passer chez le docteur Nélson et le régler. J’ai pensé que Leley avait mangé une "Gillette" parce qu’il vomissait rouge et…
- C’est bien, c’est bien, maintenant ça va, grâce à Dieu tout va bien. Maintenant tu te calmes. Je vais vous mettre dans un taxi, j’attends que l’audience se termine et je vais à la maison.
Déjà dans le taxi, sur le chemin de la maison, Dona Silvia commença à percevoir son entourage. Elle respira à fond et regarda en premier sa fille. Petite malheureuse, dans quel état elle était ! Elle éloigna un peu Jocerley pour mieux le regarder. Le pauvre! L’enfant était à moitié nu, en chemisette et sandales. Après elle se regarda elle-même : les marques de ses mains sales sur la jupe de sa robe, les pinces à linge pincées sur son décolleté, déchaussée, mouillée sur le ventre …
Le taxi était arrivé. Le chauffeur ouvrit la porte, et quand elle mit sa tête en dehors de la voiture se préparant pour sortir, ce fut un froid à l’estomac, qui la fit pâlir.
- L’ombre…cette ombre, c’est moi ?
Le chauffeur baissa les yeux et déguisa poliment un sourire.
L’ombre implacable apparaissait comme un bourreau et son coup final dans ce cauchemar. Dona Silvia utilisait deux tresses attachées au sommet de sa tête. Dans la course, elle n’avait pas perçu le moment où les deux s’étaient détachées. Et maintenant, son ombre, sous le chaud soleil de cet après-midi, lui montrait les tresses simulant deux cornes sortant de sa tête. Les deux épingles à cheveux, une à chaque bout des tresses, leur donnaient un aspect d’antennes d’extra terrestre.
Dona Silvia ne crut pas que l’ombre sur la chaussée fut la sienne. Elle balança la tête et eut la certitude que si. Elles, les tresses, se sont balancées avec le mouvement faisant de l’ombre un dessin dantesque.
La femme se résolut à entrer, et haussant les épaules, pensa que tout cela en avait valu la peine. Son fils était bien.
- Tout le monde au bain !
Seu Simões arriva ? Il serra fortement sa femme et l’embrassa.
- Tu as eu honte de moi aujourd’hui, Zinho ?
- Non, mais j’ai eu tort. J’aurais déjà dû t’emmener dans mon service. Maintenant je veux que tu te fasses faire un tailleur de lin, très joli, que tu prépares les enfants et un jour je vous emmène pour vous présenter à mes collègues de travail. Ce sera pour retirer cette mauvaise impression.
Et ainsi fut fait. Dona Silvia y gagna un vêtement neuf, le respect et l’amitié du personnel du Tribunal de Taubaté.
¹ Lattes de bambous fendus en deux dans le sens de la longueur et qui servent pour faire des clôtures de jardin.
² Nom commercial d’une lame de rasoir
³ Au Brésil il est commun de ne pas dire monsieur ou madame mais directement le nom de famille ou même seulement le prénom. Là en l’occurrence c’est le nom de famille.
4 Le mot français : figure signifie forme extérieure d’un corps

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